Le week-end dernier, j’étais à Cluny pour le Championnat de France Majors, où se retrouvaient des cavaliers de plus de 40 ans. J’y accompagnais mon ami Grégory Leon et, avant même de parler d’équitation, j’ai ressenti quelque chose que j’avais simplement envie de partager : quel bonheur de voir toutes ces femmes et tous ces hommes continuer à vivre leur passion avec autant d’enthousiasme !
Il y avait des chevaux, des retrouvailles, des reconnaissances de parcours, un peu de trac, beaucoup de discussions et surtout cette petite étincelle dans les yeux que les années ne semblent pas avoir réussi à éteindre. Certains cavaliers n’ont probablement plus grand-chose à prouver à personne. Ils sont là parce qu’ils aiment encore cela. Parce qu’ils aiment leurs chevaux, la compétition, les amis, l’ambiance et ce drôle de mélange d’excitation et d’appréhension que l’on ressent avant d’entrer en piste.
L’équitation nous offre d’ailleurs un privilège assez extraordinaire : elle peut nous accompagner très longtemps dans notre vie. Nous pouvons continuer à apprendre, à progresser, à nous faire plaisir et parfois même à concourir à un âge où beaucoup d’autres sports ont depuis longtemps rangé les chronomètres et les chaussures à crampons.
Et quel endroit pour célébrer cela ! Cluny vit avec le cheval depuis plus de deux siècles. Le Haras national se trouve au pied de cette célèbre abbaye dont l’histoire remonte à plus de mille ans. Dans cette ville où se côtoient vieilles pierres, chevaux, restaurants, terrasses et terrains de concours, se promener devient presque un voyage dans le temps. Et quel merveilleux décor pour célébrer une passion qui, elle aussi, traverse les années !
Et justement, le temps passe. Il passe sur les pierres de Cluny comme il passe sur nous. Il transforme certaines choses, nous en apprend d’autres et, si nous savons l’écouter, nous offre peut-être ce que la jeunesse possède moins : le recul.
Avec les années, notre corps évolue. Un peu moins de souplesse parfois, un équilibre qui demande davantage d’attention, des réflexes qui ne sont plus exactement ceux de nos vingt ans. Mais en échange, nous pouvons gagner autre chose : de l’expérience, des sensations, une meilleure connaissance de nous-mêmes. À condition, bien sûr, de continuer à travailler, à apprendre et à nous remettre en question.
Et puis il y a le championnat.
Et là, j’ai entendu plusieurs fois la même phrase : « Pourtant, toute l’année, ça se passe très bien à cette hauteur… »
C’est précisément ce qui m’a fait réfléchir.
Parce qu’un championnat n’est pas un concours comme les autres. Il y a le voyage, l’enjeu, le classement, les amis qui regardent, l’envie de réussir… On veut tellement bien faire que parfois notre corps se tend, notre respiration change, nos gestes deviennent moins naturels. Nous savons toujours monter à cheval, bien sûr. Mais ce jour-là, nous ne disposons peut-être plus de cent pour cent de nos moyens.
Alors une question toute simple m’est venue : si nous savons que le championnat ajoute de la difficulté, pourquoi faudrait-il forcément y ajouter aussi la hauteur ?
Peut-être que l’expérience consiste justement à savoir choisir une épreuve dans laquelle nous aurons encore suffisamment de disponibilité pour bien monter, même lorsque l’émotion viendra frapper à la porte.
Ce n’est pas renoncer à son niveau. C’est connaître ses moyens du jour.
Et c’est là, je crois, que le regard d’un enseignant peut être précieux. Non pas pour décider à notre place, encore moins pour juger, mais pour nous aider à répondre à une question que l’émotion rend parfois difficile : « Sur quelle épreuve ce couple pourra-t-il aujourd’hui s’exprimer avec le plus de confiance et de plaisir ? »
Car au bout des rênes, il y a un cheval qui ne connaît ni notre classement, ni notre âge, ni la catégorie dans laquelle nous étions engagés l’année précédente. Il ressent simplement ce que nous lui transmettons : notre décontraction ou nos tensions, notre confiance ou nos hésitations, notre équilibre ou nos mouvements parasites.
Et c’est peut-être là que se trouve notre plus grande responsabilité.
La confiance entre un cavalier et son cheval se construit à deux. Quand elle est là, beaucoup de choses deviennent simples. Le cavalier peut laisser faire, le cheval peut oser et chacun semble savoir que l’autre sera là au bon moment.
Nous demandons souvent à notre cheval de nous faire confiance. Peut-être devons-nous aussi nous demander : « Est-ce que mes choix lui donnent aujourd’hui de bonnes raisons de continuer à me faire confiance ? »
Voilà finalement ce que j’ai aimé à Cluny. Des cavaliers qui avaient encore des projets, encore des émotions, encore le trac, encore cette envie presque enfantine d’aller retrouver leur cheval le matin. Il y avait de la compétition, bien sûr, mais surtout des sourires, des amis et ce bonheur très simple de continuer à partager une passion.
Alors continuons. Continuons à monter aussi longtemps que nous le pouvons. Continuons à travailler notre corps et notre équitation, à apprendre, à faire des concours, à avoir le trac, à rire de nos parcours et à rêver au suivant.
Mais peut-être qu’avec les années, nous pouvons aussi apprendre à mesurer autrement nos victoires.
Finalement, vieillir à cheval ne devrait peut-être pas consister à essayer de faire éternellement ce que nous faisions vingt ans auparavant. Ce pourrait être quelque chose de beaucoup plus beau : continuer à progresser, mais apprendre à placer la barre au bon endroit.
Assez haute pour conserver des rêves.
Assez raisonnable pour préserver notre sécurité.
Et surtout, suffisamment juste pour que notre cheval ait encore envie, lui aussi, de partager l’aventure avec nous.
Car la passion n’a peut-être pas d’âge.
Mais avec l’âge, elle peut avoir la chance d’acquérir de la sagesse.
Sportivement vôtre,
Éric
Crédit photo: @agencelequin Paul Forêt et Thomas Danet
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