L’amour du cheval doit guider nos parcours

Cavalier et cheval franchissant un obstacle lors d’un parcours de saut d’obstacles

L’amour est au centre de tout.

J’aime mon métier. J’aime les chevaux. J’aime les humains. J’aime profondément notre sport. Et c’est justement parce que j’aime tout cela que je ressens parfois le besoin d’écrire. Non pas pour donner des leçons, encore moins pour désigner des responsables, mais pour partager des réflexions et, je l’espère, ouvrir des conversations.

Depuis quelque temps, quelque chose m’interpelle dans notre sport. J’ai le sentiment que les parcours de saut d’obstacles deviennent, à différents niveaux, de plus en plus exigeants et de plus en plus techniques. Parfois beaucoup trop. 

Dans certains Grands Prix au plus haut niveau, nous voyons des parcours où les sans-faute deviennent extrêmement rares. À l’autre bout de notre sport, dans certaines épreuves amateurs, j’observe trop souvent des chutes, des chevaux en difficulté et une équitation qui, sous la pression, devient parfois précipitée et heurtée.

Mais plutôt que de simplement le constater, il faut essayer de comprendre pourquoi.

Notre sport a énormément évolué. Les parcours internationaux sont aujourd’hui visibles partout et immédiatement. Leurs plans, leurs distances et leurs données techniques circulent facilement. Cette formidable source d’inspiration peut aussi avoir son revers : donner parfois envie de reproduire, à des niveaux inférieurs, des difficultés imaginées pour l’élite mondiale, sans toujours tenir compte des chevaux et des cavaliers auxquels elles seront proposées. Le matériel a évolué, les normes également. Nos chevaux sont extraordinairement performants et nos meilleurs cavaliers n’ont probablement jamais été aussi nombreux et aussi habiles.

À cela s’ajoutent la multiplication des concours, la pression économique, les attentes des organisateurs, du public et des cavaliers, ainsi qu’une culture sportive dans laquelle les notions de concurrence et de performance prennent toujours davantage de place.

Tout cela influence nécessairement celui qui, au milieu de cette évolution, doit dessiner le parcours : le Chef de Piste.

Son métier est magnifique, mais sa responsabilité est devenue immense.

Un Chef de Piste ne dispose pas simplement des obstacles dans une carrière. Il écrit une histoire que le cheval et son cavalier devront raconter ensemble. Il doit être technicien, observateur, homme de terrain, mais également pédagogue. D’une certaine manière, il est aussi un co-formateur de notre discipline.

Car ce qu’il construit le dimanche influencera parfois ce que le cavalier travaillera le lundi.

Et c’est là, à mes yeux, que commence une responsabilité que nous sous-estimons peut-être.

Un beau parcours n’est pas celui qui accumule les fautes. Ce n’est pas non plus nécessairement celui qui produit beaucoup de sans-faute. C’est celui qui pose les bonnes questions aux bons couples, au bon niveau et au bon moment.

La frontière entre un parcours exigeant, intelligent et subtil, et un parcours excessivement difficile est parfois extrêmement mince. Quelques mètres, une distance, un profil d’obstacle, un emplacement ou une succession de difficultés peuvent suffire à faire basculer l’équilibre.

C’est pourquoi la rigueur, l’analyse, l’écoute, l’expérience et surtout la remise en question me paraissent indispensables.

Mais soyons également justes : tout ne peut pas reposer sur les épaules du Chef de Piste.

Un couple qui entre en piste doit posséder les compétences correspondant au niveau auquel il participe. Cela pose nécessairement la question de l’enseignement, de la formation des cavaliers, du rôle des entraîneurs et parfois même du choix de présenter ou non un couple dans une épreuve.

Nous demandons beaucoup aux Chefs de Piste. Nous devons aussi nous demander si nous préparons toujours suffisamment les cavaliers et  correctement les chevaux à ce que nous leur demandons.

La confiance du cheval ne se construit pas uniquement sur le parcours. Elle commence bien avant, à la maison, auprès du cavalier et de l’entraîneur. Elle naît de la franchise, de la compréhension et de cette relation presque invisible qui fait qu’un cheval accepte d’aller avec nous vers un obstacle sans inquiétude.

Je pense particulièrement aux jeunes chevaux.

Leur parcours devrait rester une école avant de devenir un examen. Une faute n’est jamais dramatique. Une perte de confiance peut l’être davantage. Bien sûr, les circuits de formation et de valorisation accomplissent un travail considérable. Mais nous devons rester attentifs à une réalité simple : mettre ensemble un cheval inexpérimenté et un cavalier qui l’est tout autant ne produit pas miraculeusement de l’expérience.

La progression doit se construire.

C’est également vrai dans ces épreuves intermédiaires, autour de 1,35 m, qui représentent souvent un véritable passage dans la carrière d’un cheval. Si nous lui demandons simultanément davantage de hauteur et énormément de technicité, nous risquons de transformer une marche en mur.

Pour progresser, un cheval doit parfois être mis en difficulté. Mais il doit surtout comprendre qu’il possède les moyens d’en sortir.

Il y a également un sujet qui mérite, je crois, une réflexion particulière : les épreuves de vitesse.

Ma première réaction était de penser : puisque nous voulons aller vite, pourquoi rendre ces parcours aussi techniques ?

Mais la question est en réalité beaucoup plus subtile.

Une épreuve de vitesse ne devrait pas devenir une course effrénée où le chronomètre pousse les cavaliers à précipiter leurs chevaux. La vitesse sans équilibre peut dégrader les trajectoires, modifier la qualité des sauts, inquiéter le cheval et, dans certaines circonstances, devenir dangereuse.

La véritable vitesse équestre n’est peut-être justement pas de galoper toujours plus vite.

Elle consiste à perdre moins de temps.

Choisir une trajectoire plus courte. Savoir tourner avec équilibre. Décider, lorsque cela est possible, de retirer une foulée dans une ligne suffisamment longue. Être capable de négocier un obstacle particulier. Et surtout conserver le rythme, la disponibilité et la confiance du cheval.

C’est infiniment plus beau à regarder.

Le Chef de Piste doit donc trouver un dosage extrêmement subtil : permettre à celui qui prend intelligemment des risques de gagner, sans transformer l’épreuve en course où seul le cheval possédant la plus grande amplitude serait avantagé.

Un petit ou moyen cheval, bien dressé, agile, respectueux et admirablement monté doit lui aussi pouvoir gagner.

Voilà, à mes yeux, toute la beauté de l’exercice.

Il faut savoir créer dans ces parcours des endroits où la vitesse se régule naturellement, sans fabriquer des pièges. Offrir des choix. Des virages libres. Des trajectoires différentes. Une possibilité de retirer une foulée lorsque la situation le permet. Peut-être un ou deux obstacles demandant davantage d’attention.

Ainsi, le cavalier qui prend un risque juste sera récompensé.

La précipitation, elle, ne devrait jamais l’être.

Car une course à la vitesse pure n’apporte finalement pas grand-chose à notre discipline et ne révèle pas nécessairement le meilleur couple.

Il existe enfin une conséquence beaucoup moins visible de la construction des parcours.

Ce que nous demandons en compétition finit inévitablement par influencer ce qui se passe à la maison.

Lorsqu’un cavalier rencontre régulièrement des séquences extrêmement délicates ou des obstacles conçus pour solliciter toujours davantage le respect de la barre, il peut être tenté de reproduire ces difficultés à l’entraînement.

Encore et encore.

Plus de répétitions. Plus d’exigence. Plus de mécanisation.

Et progressivement, sans nécessairement le vouloir, nous pouvons déplacer notre priorité : apprendre au cheval à craindre la faute plutôt qu’à avoir confiance dans le franchissement.

Cela m’interpelle profondément.

Un cheval doit respecter l’obstacle, évidemment. Mais il doit également être franc. Il doit avoir envie d’y aller. Le respect de la barre ne devrait jamais se construire au détriment de la confiance.

C’est aussi pour cela que je crois aux fondamentaux.

Un parcours moderne n’a pas besoin de renier les principes qui ont construit notre équitation. La modernité n’est pas l’accumulation de difficultés nouvelles. Parfois, respecter parfaitement les grands standards de construction et les adapter intelligemment au plateau présent constitue déjà un immense savoir-faire.

Il existe aussi un phénomène humain qu’il faut avoir le courage d’évoquer : le mimétisme.

Travailler auprès d’un immense Chef de Piste international est une chance extraordinaire. Mais observer un parcours de championnat ne signifie pas qu’il faille ensuite en reproduire les difficultés dans une épreuve régionale ou nationale.

On peut s’inspirer des grands sans les copier.

Car le véritable talent n’est pas de reproduire une difficulté. Il est de comprendre pourquoi elle était là.

Chaque niveau mérite ses propres questions. Chaque plateau mérite son parcours. Chaque cheval mérite que l’on respecte l’étape de sa formation.

Je suis convaincu qu’un parcours fluide n’est pas un parcours facile.

Bien au contraire.

Un parcours fluide, intelligent, agréable à regarder, capable de départager les meilleurs tout en donnant confiance aux autres, est probablement l’une des choses les plus difficiles à construire.

Cela demande de la culture équestre, de la sensibilité, beaucoup de terrain et surtout une connaissance profonde du cheval.

Finalement, peut-être devons-nous tous accepter de nous interroger.

Chefs de Piste, cavaliers, entraîneurs, enseignants, organisateurs, éleveurs… Nous appartenons à la même chaîne. Il serait trop simple de montrer du doigt un seul de ses maillons.

Je n’écris donc pas ces lignes pour critiquer les Chefs de Piste. Bien au contraire. J’écris parce que leur rôle est essentiel et parce que leur influence sur l’évolution de notre sport dépasse probablement ce que nous imaginons.

Je n’écris pas davantage pour défendre les cavaliers à tout prix. Nous avons, nous aussi, la responsabilité de nous présenter dans des épreuves correspondant réellement à notre niveau et à celui de nos chevaux.

Je ne prétends pas détenir la vérité.

J’invite simplement à la réflexion.

Depuis que je partage certaines de mes pensées, beaucoup d’entre vous m’écrivent. Certains sont d’accord, d’autres moins. Certains complètent mes réflexions et parfois les corrigent. Et c’est justement ce que j’aime.

Parce qu’une pensée qui accepte d’être enrichie est certainement plus utile qu’une certitude qui refuse d’être discutée.

Je continuerai donc à écrire avec franchise, mais toujours avec bienveillance.

Parce qu’au fond, tout commence et tout devrait finir au même endroit.

L’amour du cheval.

Lorsque nous aimons réellement les chevaux, notre ambition ne devrait pas être de leur demander toujours davantage.

Elle devrait être de créer les conditions dans lesquelles ils auront envie de nous donner davantage.

Avec confiance.

Avec générosité.

Avec franchise.

Et, je l’espère, avec cette part de plaisir qui ne devrait jamais disparaître de notre sport.

Car la plus belle victoire ne sera jamais seulement celle inscrite au chronomètre.

Ce sera aussi celle d’un cheval qui sort de piste en ayant encore confiance en l’homme qui est sur son dos.

Et c’est peut-être cela, finalement, la véritable élégance de notre sport.

Sportivement vôtre, 

Éric 

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