Cette semaine, j’ai accompagné à la Grande Semaine de Fontainebleau Thibaut Heinguez, le cavalier qui monte habituellement mon cheval. Pour lui, c’était une première : sa première finale de jeunes chevaux, avec une jument de six ans à laquelle il est très attaché et dont ses parents sont copropriétaires.
Il est arrivé avec des étoiles plein les yeux. Il est reparti avec une expérience qui, je crois, lui sera bien plus utile qu’un classement.
Dès le premier parcours, j’ai découvert un Thibaut inhabituel. Lui qui est généralement froid et maître de ses émotions était anxieux. Il savait l’importance du sans-faute. Quatre points plus tard, la déception était là. Mais à peine sorti de piste, plusieurs personnes s’intéressaient déjà à sa jument. Était-elle à vendre ? Pouvait-on l’essayer ?
La déception sportive laissait soudain place à l’espoir commercial. Sa jument plaisait. Elle était regardée, convoitée. Et dans un lieu où toute la filière est réunie, cette reconnaissance peut rapidement devenir grisante.
Deux jours plus tard, nouvelle épreuve, nouvelle attente, nouvel espoir. Il fallait cette fois réaliser une grande performance pour espérer accéder à la finale du championnat. Encore une petite faute. Pas de finale. Pas même de consolation.
En quelques secondes, le rêve sportif venait de s’arrêter.
Mais autour de lui, le commerce, lui, continuait.
Des acheteurs potentiels se manifestaient. Un premier essai, pourtant envisagé avec un grand cavalier international, ne se concrétisa finalement pas. Il fallut se tourner vers un autre client. Thibaut n’avait aucune envie de faire essayer sa jument juste après son parcours, mais lorsque l’on a décidé de vendre, certaines décisions deviennent difficiles à éviter.
L’essai se passa très bien. L’acheteur descendit de la jument enthousiaste.
Et voilà Thibaut reparti dans une autre émotion : la joie de voir sa jument appréciée, mêlée à la tristesse de penser qu’il allait peut-être perdre celle avec laquelle il s’imaginait déjà construire sa saison de sept ans.
« Je vous donne ma réponse demain. »
Le lendemain, le message arriva : finalement, l’acheteur n’était plus convaincu.
En quelques jours, Thibaut était passé de l’espoir d’une finale à la déception sportive, de la fierté de voir sa jument convoitée à l’espoir d’une belle vente, puis du regret de devoir peut-être s’en séparer au soulagement de la garder… avant de vivre finalement le refus comme un nouvel échec.
Je l’ai regardé, complètement abattu, et je lui ai simplement dit :
« Bienvenue à Fontainebleau, Thibaut. »
Car derrière la formidable vitrine que représente une finale de jeunes chevaux existe une réalité dont nous parlons finalement assez peu : la pression.
La pression sur le cheval, d’abord. À six ans, on lui demande d’être performant le bon jour, dans un environnement inhabituel, après un plus ou moins long déplacement, au milieu de l’agitation, des attentes et des enjeux humains dont, heureusement, il ignore tout.
Mais il y a aussi la pression sur le cavalier. Celle de ne pas faire tomber cette barre qui change tout. Celle de montrer le cheval sous son meilleur jour. Celle du résultat, du regard des autres et parfois de l’avenir professionnel que l’on imagine suspendu à quelques minutes de parcours.
Il y a celle de l’éleveur, qui espère voir des années de travail récompensées et l’affixe de son élevage mis en lumière.
Et celle du propriétaire, qui rêve d’un classement, d’une reconnaissance ou d’une vente qui permettra peut-être de financer la suite.
Ajoutons à cela les sollicitations, les essais, les intermédiaires, les offres qui apparaissent et disparaissent, les enthousiasmes parfois aussi rapides que les désistements… et l’on comprend comment une semaine rêvée pendant des mois peut devenir émotionnellement épuisante.
Le danger commence peut-être lorsque nous finissons par croire que tout se joue là.
Une finale ne définit pas la qualité d’un cheval. Une barre ne transforme pas un bon cheval en mauvais cheval. Un acheteur qui se désiste ne retire rien à ses qualités. Et une semaine sans médaille n’efface certainement pas des années de travail.
C’est ce que j’ai essayé d’expliquer à Thibaut.
Sa jument est la même qu’avant Fontainebleau. Elle a montré ses qualités. Des professionnels les ont vues. Le championnat n’a rien changé à cela.
Et puisque je voyais combien l’idée de vendre cette jument le rendait triste, je lui ai posé une autre question : « Es-tu vraiment obligé de la vendre ? »
Je lui ai alors raconté une expérience personnelle. À une période de ma vie où je traversais certaines difficultés, j’avais envisagé de vendre un bien immobilier. Cela semblait être la solution la plus simple et la plus immédiate.
Puis je me suis posé une question qui a changé ma façon de voir les choses : dois-je vendre ce que j’ai construit et m’appauvrir, ou dois-je remonter mes manches et chercher les moyens de le conserver ?
J’ai choisi de remonter mes manches.
Cela n’a pas rendu les choses plus faciles. Il a fallu travailler, chercher des solutions et accepter des efforts supplémentaires. Mais j’ai conservé ce que j’avais mis du temps à construire.
Alors j’ai dit à Thibaut que cette vente manquée n’était peut-être pas seulement une déception. Elle était peut-être aussi une chance.
Une chance de se poser la vraie question. Une chance d’imaginer une autre solution. Une chance, peut-être, de conserver cette bonne jument avec laquelle il avait encore tant de choses à construire.
Bien sûr, tout le monde n’a pas toujours le choix. La réalité économique existe et il faut la respecter. Mais lorsque l’on possède un cheval auquel on croit profondément et dont on se sépare presque à regret, cela vaut parfois la peine de chercher avant de renoncer.
Avant de vendre ce que l’on a de précieux, il faut peut-être se demander si l’on a vraiment exploré toutes les façons de le garder.
Je lui ai donc conseillé de se battre un peu pour sa jument, de chercher des solutions, d’imaginer d’autres possibilités. Et puisque les paroles ont davantage de valeur lorsqu’elles sont accompagnées d’actes, je lui ai également proposé de l’aider si je le pouvais.
Je lui ai ensuite raconté mes propres expériences et expliqué pourquoi, au fil des années, j’ai choisi de prendre davantage de distance avec certaines pratiques. Je n’ai jamais aimé vendre un cheval dans l’effervescence d’un championnat, encore moins le faire essayer dans l’urgence et sous les yeux de tous.
Lorsqu’un cheval intéresse réellement quelqu’un, il mérite parfois que l’on vienne le rencontrer chez lui, loin du bruit, de la pression et de la précipitation.
Le commerce est indispensable à notre filière. La compétition aussi. Les finales constituent une magnifique vitrine pour notre élevage. Mais aucune de ces réalités ne devrait nous dispenser d’une chose essentielle : le respect.
Le respect du cheval, de son rythme et de son avenir.
Le respect du cavalier et de son travail.
Le respect de l’éleveur et des années qu’il a consacrées à faire naître et grandir un cheval.
Le respect du propriétaire qui investit, espère et parfois doute.
Peut-être devons-nous apprendre à remettre chaque événement à sa juste place.
Fontainebleau est une étape. Pas un verdict.
Un cheval de six ans n’y joue pas sa vie. Un cavalier n’y joue pas sa carrière. Un éleveur n’y résume pas son savoir-faire. Et un propriétaire ne devrait jamais avoir le sentiment que quelques jours déterminent la valeur de plusieurs années de travail.
Thibaut n’est pas revenu avec la finale qu’il espérait. Il n’a pas vendu sa jument non plus.
Mais il est revenu avec quelque chose que l’on ne gagne dans aucun classement : de l’expérience.
Il aura appris que dans notre métier, les émotions vont parfois aussi vite que les chevaux : un jour on rêve, le lendemain on doute, et le jour suivant, quoi qu’il arrive, il faut continuer à avancer.
Alors, lorsque tout devient trop important, trop bruyant, trop pressant, il faut savoir revenir à l’essentiel.
Regarder son cheval.
Lui ne sait pas qu’il a fait quatre points.
Il ne sait pas qu’un acheteur s’est désisté.
Il ne sait pas qu’il n’a pas couru la finale.
Il sait seulement qui vient ouvrir la porte de son box le matin, qui le nourrit, qui prend soin de lui et auprès de qui il se sent en confiance.
Les championnats ne durent que quelques jours. Une histoire avec un cheval peut durer des années.
Et parfois, ce que l’on prend d’abord pour une porte qui se ferme est simplement une invitation à chercher un autre chemin.
Peut-être que cette jument n’était tout simplement pas destinée à partir ce week-end-là.
Peut-être que son histoire avec Thibault avait encore quelques pages à écrire.
Car dans la vie comme avec les chevaux, avant de renoncer à ce qui nous est précieux, il faut parfois simplement remonter ses manches… et essayer de le garder.
Sportivement vôtre,
Éric





