Du train à Fontainebleau au manège de la vie

eric louradour

Le matin de ce fameux voyage, tout semblait sourire. J’étais bien habillé, parfumé juste ce qu’il faut, léger d’esprit, impatient de rejoindre Fontainebleau et sa grande fête des jeunes chevaux. Mais très vite, mon enthousiasme se heurta à une réalité bien moins poétique : trouver un billet de train valable.

Dans la Gare de Lyon, à Paris, aucune machine n’acceptait de délivrer le bon type de billet pour ma destination. Un détail absurde, mais qui m’avait déjà joué des tours lors de précédents trajets, notamment vers Montargis. J’ai tourné d’un automate à l’autre, comme un cavalier cherchant désespérément une issue dans un labyrinthe de barrières. Finalement, las, je me tourne vers un agent de la SNCF. Sa réponse m’a laissé pantois :

— « Je fais partie d’un autre service, je ne peux pas vous aider. »

Une époque étrange : les guichets ferment, les machines se multiplient, mais le voyageur reste seul, livré à ses écrans et à son intuition. Pour certaines générations, ces labyrinthes numériques sont parfois plus épuisants qu’un parcours d’obstacles.

Résigné, j’achète mon billet sur Internet. Enfin, “billet” est un grand mot : ce que je reçois n’est qu’une preuve d’achat, sans QR code. Pas grave, me dis-je, je croise de nouveau un agent en chair et en os. Lui, au moins, saura m’éclairer. Mais non : il n’avait jamais vu ce type de document.

— « Je ne peux pas vous renseigner, je fais partie d’un autre service », lâche-t-il, presque gêné. Avant d’ajouter, comme pour m’apaiser : « Avec ça, vu que vous avez une preuve d’achat, je pense que vous pouvez voyager serein. »

Je monte donc dans le train avec l’assurance du bon élève qui croit avoir fait ce qu’il faut.

La suite tient presque de la pièce de théâtre. Assis bien droit, jambes croisées, fier de ma tenue soignée, je reçois la visite d’une contrôleuse. Je lui explique calmement, lui montre mon mail. Sa sentence tombe comme un couperet : ce document n’est pas valable. J’essaie d’argumenter, mais c’est alors que je découvre un second mail, arrivé après le départ du train : “Opération annulée pour problème informatique.” Ironie cruelle du timing.

Je pensais que cette malchance éveillerait chez elle une once de compréhension. Mais non : l’affaire ne faisait que commencer. Elle m’accuse d’un second méfait — avoir posé mes pieds sur la banquette d’en face. Moi ? En costume, parfumé, jambes croisées mais le pied seulement délicatement positionné à quelques centimètres de l’assise ! Elle brandit une photo, prise dans mon dos, sous un angle accusateur, comme une preuve irréfutable. En quelques minutes, je suis passé du voyageur modèle au voyou ferroviaire. Amende totale : 110 €.

Je tente de protester, mais trois autres contrôleurs surgissent, encerclant ma personne comme des chiens flairant une proie. Je demande une copie de la photo, son nom, un reçu. On me répond sèchement : « Tout vous sera remis avec le reçu. » Le ton devient agressif, comme si ma simple volonté de me défendre les agaçait davantage. Ce zèle, cette dureté… Je ne pouvais m’empêcher d’y voir une sorte de revanche sociale : ces contrôleurs, investis d’un petit pouvoir, semblaient savourer l’occasion de rappeler leur autorité, parfois avec une aigreur qui dépassait la simple application du règlement. Plus facile de s’en prendre à un gentil gars qu’à un éventuel délinquant…

Là encore, le parallèle avec le monde du cheval m’a frappé. Combien de cavaliers, dans nos concours, subissent des jugements excessifs pour des détails insignifiants ? Combien de juges, au nom de la rigueur, manquent de discernement et oublient que la justice véritable demande autant de cœur que de règles ? Et combien d’entre eux se taisent, par peur de l’omerta qui plane dans ces cercles : parler trop fort, c’est risquer de ne plus être invité, d’être catalogué. Même les organisateurs des compétitions rappellent à leurs juges que tout le monde est là pour passer un bon moment…

Ce voyage m’a coûté cher, mais il m’a surtout rappelé une leçon importante : ce n’est pas la règle en elle-même qui fait progresser une société ou un sport, c’est la manière de l’appliquer. La règle est nécessaire, mais sans écoute, sans discernement, elle devient injuste et décourageante.

Trop souvent, chacun reste enfermé dans son rôle ou son « service », sans chercher à comprendre la réalité de l’autre. Pourtant, ce sont justement les retours du terrain — le cavalier qui ose parler, l’employé qui alerte, le voyageur qui signale une absurdité — qui permettent d’évoluer et de corriger les failles.

L’autorité sans humanité n’est qu’un mur. Avec l’écoute, elle devient un pont. Dans nos concours comme dans nos gares, nous avons besoin de moins de murs et de plus de ponts.

C’est en posant des mots, en osant dialoguer, et en faisant preuve de bienveillance que l’on construit un sport plus juste, et une société plus humaine.

Sportivement vôtre, Éric

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