Lors des Championnats du monde à Aix-la-Chapelle, j’ai été frappé non seulement par ce qui se passait en piste, mais aussi par la liberté avec laquelle certains commentateurs ont osé porter un regard critique sur l’équitation qu’ils voyaient. À propos d’un cavalier dont la position et surtout les interventions étaient particulièrement visibles, Hervé Godignon avait déclaré le premier jour que cette équitation n’était « pas sa tasse de thé ». Le lendemain, il était allé plus loin en estimant que cela ressemblait davantage à « du sport de combat qu’à de l’équitation ».
Sur France Télévisions, Thomas Stempffer avait lui aussi exprimé clairement son point de vue : l’équitation doit rester harmonieuse. Il rappelait que nous avons aujourd’hui la chance de voir au plus haut niveau des cavaliers extraordinaires, capables d’être à la fois extrêmement efficaces et magnifiques à regarder. Ce sont eux que nous devons prendre pour exemple et dont nous devons nous inspirer, sans oublier que l’équitation est une discipline à mi-chemin entre le sport et l’art.
J’ai trouvé ces prises de position importantes et j’ai d’ailleurs tenu à les féliciter tous les deux après ces Championnats. Je suis heureux que les langues commencent à se délier et que l’on ose davantage réagir lorsque certaines équitations nous interpellent. Critiquer une manière de monter ne signifie pas condamner un cavalier, mais notre milieu doit pouvoir regarder, questionner et débattre de ce qu’il accepte ou non. Peut-être est-ce d’ailleurs le sujet d’un prochain article : l’omerta existe-t-elle encore dans le monde équestre ?
Car le regard porté sur notre sport est en train de changer. Pendant longtemps, on a peut-être trop facilement excusé certaines manières de monter parce qu’elles produisaient des résultats. Aujourd’hui, nous regardons davantage non seulement ce que le cavalier obtient, mais aussi la manière dont il l’obtient.
Mais attention à ne pas tout mélanger.
Il faut distinguer deux choses qui n’ont, à mes yeux, rien à voir : une position peu académique qui permet au cheval de fonctionner, de s’exprimer et de rester disponible, et une équitation dans laquelle les interventions du cavalier donnent le sentiment que le cheval subit, se défend ou souffre. La première peut être une question de style, de morphologie ou de personnalité ; la seconde pose une tout autre question, celle de notre responsabilité envers le cheval.
Certains très grands hommes de cheval ont eu des positions très personnelles, parfois éloignées des canons académiques — Rodney Jenkins, Kevin Bacon ou Roger-Yves Bost, pour n’en citer que quelques-uns — tout en permettant à leurs chevaux de s’exprimer remarquablement. Je préfère mille fois une position imparfaite avec un cheval qui fonctionne librement à une position apparemment parfaite derrière laquelle le cheval ne peut plus s’exprimer.
La belle équitation ne se juge pas sur une photographie du cavalier, mais à l’harmonie du couple et à ce que son équitation permet au cheval d’exprimer.
En revanche, lorsque les actions deviennent fortes, répétées et visibles, lorsque la contrainte prend le pas sur la communication et que le rapport de force devient l’image dominante du couple, nous ne sommes plus dans un débat sur la position ou l’esthétique. Il y a une différence entre une faute ponctuelle, que nous pouvons tous commettre, et une manière de monter qui s’installe dans la contrainte. Et il faut aussi savoir le dire clairement : certaines pratiques, lorsqu’elles portent atteinte au bien-être du cheval, sont tout simplement inacceptables. Ce n’est d’ailleurs plus seulement une question d’opinion : la FEI elle-même place le bien-être du cheval au cœur de ses règles et prévoit des sanctions lorsque certaines limites sont franchies. Le résultat sportif ne peut pas tout justifier.
Allons-nous pour autant vers une équitation « politiquement correcte », où chacun devrait monter de la même façon, dans une position académique parfaite ? Je ne le crois pas. Et ce serait même, à mes yeux, une erreur. L’équitation ne doit pas devenir une discipline où l’on chercherait à fabriquer des cavaliers identiques. La morphologie, la personnalité, le sentiment et l’instinct de chacun doivent continuer à pouvoir s’exprimer.
Quelques jours après Aix-la-Chapelle, un grand cavalier international m’a appelé à la suite de mon précédent article sur l’assiette, paru dans Grand Prix. En regardant ses vidéos, il se demandait avec beaucoup d’humilité si sa position pouvait parfois gêner ses chevaux. Il m’a envoyé plusieurs parcours et m’a demandé ce qu’il pouvait améliorer.
Ma première réponse a été de lui dire de ne surtout pas perdre ce qui fait sa force : le sens du cheval, le sens de l’obstacle et cet instinct qui ne s’apprend pas dans les livres. Sa position est légèrement particulière, notamment au-dessus du saut, et pas toujours parfaitement académique, mais ses chevaux fonctionnent, utilisent leur corps et donnent énormément pour lui.
Cela signifie-t-il qu’il n’y avait plus rien à améliorer ? Bien sûr que non. Comme nous tous, quel que soit notre niveau, il pouvait encore chercher à perfectionner certaines choses, notamment davantage de stabilité du bas de jambe. Mais certainement pas au prix de son naturel et de son instinct. Et surtout, pas pour rendre sa position plus belle ou plus académique : pour rendre son équitation encore plus confortable pour ses chevaux et sa communication avec eux encore plus fine.
C’est, à mes yeux, toute la raison d’être du travail sur notre position : améliorer la technique sans jamais perdre le sentiment.
Car stabilité ne signifie pas rigidité. Une bonne position doit rester vivante, disponible et capable d’accompagner. Une position trop statique, qui ne laisse plus suffisamment de place au sentiment et à la sensation, perd une grande partie de son intérêt. L’objectif n’est pas d’être immobile sur son cheval, mais d’être suffisamment stable pour ne pas le gêner et suffisamment disponible pour sentir, accompagner et agir au bon moment.
C’est aussi pourquoi des équitations très personnelles comme celles de Roger-Yves Bost ou de Nicolas Sers sont pour moi des exemples intéressants. Ce serait une erreur de les juger sur une image arrêtée ou uniquement à travers les critères d’une position académique. Ce qui compte, c’est leur faculté à rester avec le mouvement du cheval, à mettre la jambe au moment où elle est nécessaire et, tout aussi important, à savoir rendre la main au bon moment.
J’ai eu l’occasion d’observer Nicolas et de le faire travailler à plusieurs reprises. Il possède cette qualité précieuse : il sent son cheval et sait instinctivement quand agir et quand cesser d’agir. C’est cette sensibilité qu’il faut préserver. Améliorer éventuellement davantage sa stabilité ou sa précision, oui ; fabriquer une position académique au risque de lui faire perdre son naturel, certainement pas.
Car la bonne équitation est un dialogue permanent entre la jambe, la main, l’assiette et le cheval. Savoir agir au bon moment est important ; savoir cesser d’agir l’est tout autant. La technique doit perfectionner le sentiment, jamais le remplacer.
Mais l’inverse est également vrai : le sentiment et le talent ne doivent pas devenir une excuse pour négliger sa technique. Car derrière la position se trouve quelque chose de beaucoup plus important que l’esthétique : le confort du cheval.
Un cheval ne devrait pas avoir à compenser en permanence les déséquilibres, les mouvements ou les interventions inutiles de son cavalier. Travailler sa position, ce n’est donc pas chercher à être plus beau sur une photographie. C’est chercher à moins gêner son cheval, à lui transmettre des demandes plus précises et plus discrètes et, finalement, à mieux communiquer avec lui. C’est aussi une forme de respect.
Et de ce confort et de cette communication plus juste naît progressivement quelque chose d’essentiel : la confiance. Un cheval qui a confiance peut davantage écouter, participer et s’exprimer. Il finit souvent par donner plus, non parce qu’on l’y force, mais parce qu’il accepte de le faire.
C’est peut-être l’une des différences les plus importantes entre deux manières de monter : obtenir quelque chose du cheval parce que nous sommes capables de l’imposer, ou l’obtenir parce que le cheval a suffisamment confiance pour nous le donner.
Et n’oublions pas que l’équitation possède aussi une dimension artistique. Dans la très belle équitation, l’efficacité est toujours présente, mais l’effort nécessaire pour l’obtenir devient presque invisible. Les aides deviennent discrètes, le cheval s’exprime et le cavalier semble progressivement s’effacer.
Cette dimension va, je crois, prendre de plus en plus d’importance. Le public ne regarde plus seulement le chronomètre et les barres. Il regarde aussi l’harmonie du couple, la fluidité, la discrétion des aides et l’expression du cheval. La manière dont nous montons participera de plus en plus à la manière dont notre sport sera regardé, compris et apprécié.
Alors, allons-nous vers une équitation politiquement correcte ? Peut-être allons-nous simplement vers une équitation plus exigeante sur la manière. Non pas une équitation où tous les cavaliers seraient identiques et figés dans une position parfaite, mais une équitation où l’efficacité ne suffit plus à excuser la contrainte.
Peut-être est-ce finalement cela, la très belle équitation : être suffisamment présent pour aider son cheval, suffisamment sensible pour l’écouter, et suffisamment discret pour donner l’impression qu’il n’a plus besoin de nous.
Sportivement vôtre,
Éric
En photo, Kevin Bacon, « L’Australien Volant », avec Chichester.
Une position très personnelle, loin de certains canons académiques… et pourtant un homme de cheval exceptionnel.
Avec Chichester, son partenaire pendant douze années au plus haut niveau, il forma un couple remarquable. Après certaines victoires, Kevin entrait même seul en piste, se cachait derrière un obstacle et sifflait : Chichester entrait alors et partait à sa recherche.
Une belle illustration de ce que j’essaie d’exprimer dans cet article : la belle équitation ne se juge pas sur une photographie du cavalier, mais à ce que son équitation permet au cheval d’exprimer.





